Vaste plan d'eau d'un millier de kilomètres carrés alimenté par les neiges de la Sierra Nevada, où les marées du Pacifique viennent forcer la frontière mouvante entre eau claire et salée, voici la baie de San Francisco ! Elle est le séjour des poissons étranges ou communs, de mollusques et de crustacés, d'oiseaux migrateurs ou sédentaires. Les indiens savaient profiter de cette manne ; les Espagnols, ni les Mexicains, ni les Américains n'étaient pêcheurs par tradition : les premiers, les Chinois exploitèrent les ressources de la baie.


Fisherman's Wharf : bateaux de plaisance et bateaux de pêche se mélangent

Dès 1854, leurs cabanes se dressent au sud de Rincon Point, et les pontons où ils amarrent leurs jonques s'avancent dans la baie. Leur proie de prédilection est le dormeur du Pacifique. Ce migrateur prolifère du sud de la Californie jusqu'en Alaska et ses bancs, larges de plus d'un kilomètre, arpentent inlassablement le fond de l'océan vers leur tenue d'hiver ou d'été : les Américains l'appellent crabe de Dungeness. Bagués, certains ont été repérés de San Francisco jusqu'en Alaska. Le crabe dormeur se nourrit surtout de palourdes : lorsque celles-ci disparurent de la baie, les crabes en firent autant et les pêcheurs contemporains vont poser leurs casiers aux îles Farallon.

           

                                                               Les crabes de Dungeness                                    Certains marchent en dormant :
                                                                                                                                     les Américains mangent en marchant

Les Italiens arrivent dans les dernières années du XIXme siècle. Pour eux comme pour les Chinois, la pêche est un métier. Tout naturellement, ils prennent la place des Asiatiques rentrés au pays, ou convertis à d'autres activités. Les voiles latines de leurs barques égayeront les eaux de la baie jusqu'à l'avènement du moteur thermique. Au début des années 1920, ils sont plus de 50 000 à San Francisco : la plupart résident sur Colombus Avenue, une grande rue de North Beach qui court entre les rives est et nord de la péninsule. Ils vendent leurs prises sur les quais, vivantes, cuites ou préparées pour être consommées sur place. Les plus entreprenants établiront les premières conserveries. 

La tradition s'est maintenue : l'ouverture de la pêche au crabe, précédée d'une procession de Fisherman's Wharf à la cathédrale St Pierre et Paul, où l'évêque bénit les bateaux, a lieu en novembre. Comme autrefois, les prises sont vendues sur les quais. A San Francisco, le crabe de Dugeness a prit la place de la traditionelle dinde de Thanksgiving !

En 2002, l'ouverture eut lieu le 14 novembre à minuit : quelques heures plus tard, les petites embarcations revenaient, déjà remplies de crustacés. Un bateau plus gros, après deux jours de mer, en rapporta plus de quatre-vingt dix tonnes. La saison dure jusqu'à juin. La fête battit son plein en février 2003 : concours culinaires où s'affrontaient de grands chefs de cuisine, vente sur les quais, offres spéciales dans la plupart des restaurants de la ville célébraient le crabe de Dungeness. 

Au début des années 1970, alors qu'on espérait encore que la pêche resterait une part majeure de l'activité, la ville entreprit de transformer les quais en quartier d'agrément : pittoresque, embelli des vues sur la baie, Fisherman's Wharf est devenu la première destination touristique de la ville ! La pêche, plus discrète qu'autrefois, reste une source de revenu importante pour le quartier et les San Franciscains viennent ici chercher leur poisson frais : outre le crabe, ormeaux, moules, soles, carrelets, requins, crevettes et calmars sont les plus abondants. Surgelés, les calmars sont expédiés en Chine. Chaque matin au lever du soleil, du môle 45, on peut assister au départ des bateaux.


Tout est bon pour attirer le chaland

Ceux qui ne se lèvent pas avant les poules verront surtout ici des rangées de magasins, bars, restaurants et musées ! Robert Leroy Ripley, auteur de bandes dessinées, fit carrière au cinéma et à la télévision. Il voyageait beaucoup : ses collections personnelles sont exposées dans plusieurs villes du monde et Ripley's Believe It or Not, sorte de musée de l'étrange de Jefferson Street, présente un veau à deux têtes empaillé, une voiture du Cable Car longue de 2.40 mètres, entièrement faite d'allumettes, un stégosaure en pare-chocs chromés, des têtes réduites par les Jivaros et autres bizarreries.


Place Richard Henry Dana, à l'intersection de Jefferson et Leavenworth 

Vers l'ouest, Hyde Street Pier, Pier 45 et Aquatic Park abritent le San Francisco Maritime National Historical Park and Maritime Museum. Une bâtisse aux formes arrondies de navire présente maquettes, instruments de navigation, photos et reliques navales de la ruée vers l'or, enterrées longtemps dans les navires abandonnés sous les remblais. Un trois mats à phares carrés, une goélette de 1895 et un ferry-boat à vapeur sont amarrés le long du môle de Hyde Street et, à la jetée 45, on peut visiter un liberty-ship et un sous-marin de la Seconde Guerre Mondiale. Point culminant, un rassemblement de grands voiliers a lieu le long des quais chaque mois d'août.

                               

                                         Le trois-mâts barque Balclutha.                                                                    Le sous-marin Pampanito 
                    Un nageur des Dolphins prend pied sur la plage d'Aquatic Park


Maritime Museum

Des jetées 39 et 41, des ferries partent vers Tiburon, Sausalito, Angel Island et Alcatraz. Le siège du club de natation des Dauphins est dans Jefferson Street. Ces sportifs intransigeants, pour qui porter une combinaison serait un déshonneur malgré une eau souvent proche de 10°C, s'entraînent à Aquatic Park. Mais gare ! S'ils dépassaient la limite des jetées, ils pourraient être emportés par les courants violents de la baie. Depuis la longue jetée courbe, on a de superbes vues sur Telegraph Hill, Nob Hill et Russian Hill, les voiliers du musée, Alcatraz et le pont du Golden Gate.

                                     
La jetée d'Aquatic Park                                                                             Les bateaux du musée, Telegraph Hill et la tour Transamerica

Ceux qui connaissent Monterey, ou qui ont lu Steinbeck, iront s'imaginer que "The Cannery", à l'angle de Jefferson et Leavenworth, traitait des poissons. La première conserverie de sardines de Californie naquit bien à San Francisco en 1890, mais The Cannery, une usine sur l'eau, recevait par bateau des fruits venus de tout le tour de la baie ! Ouverte en 1907, elle fit faillite trente ans plus tard, pendant la Grande Crise. Elle avait été la plus grande usine de pêches au sirop du monde, avait employé jusquà 2500 personnes et produit 200 000 boites de conserves par jour ! On en a fait un "mall", un centre commercial où, sur trois étages, se succèdent magasins, restaurants et cafés. L'ancien bâtiment abrite également le musée de San Francisco, consacré à l'Histoire de la ville. L'atrium est planté d'oliviers centennaires.

                     
The Cannery : un mall animé 

L'ancienne conserverie et le cable car

En continuant vers l'ouest, Ghiradelli Square, sur North Point Street entre Polk et Larkin, est une ancienne chocolaterie. Attachés à leur Histoire, les San Franciscains, pour maintenir en vie ses vieux murs, en on fait un autre complexe de restaurants et de commerces.

                           
Ghirardelli Square


Galerie d'art moderne 

Au-delà de Fort Mason, les quais cèdent place à une berge artificielle. Au sud, Marina Boulevard est bordé de belles maisons qui jouissent d'une vue superbe sur la baie. Gravement secouée en 1989, lors du tremblement de terre de Loma Prieta, la Marina vit sa côte immobilière chûter drastiquement. Le sol, composé des déblais du séisme précédent, auxquels ont avait ajouté du sable pour supporter les bâtiments de la Panama Pacific Exposition de 1915, avait non seulement repercuté, mais amplifié les secousses. De nouveaux acquéreurs vinrent après quelques années, reconstruisirent le quartier, et c'est certainement, tant que la terre ne bouge pas, un des coins agréables de San Francisco. A l'ouest, Mason Street conduit au Presidio, à la rampe d'accès au pont de la Porte d'Or et à Fort Point.


Fort Point et la charpente du Golden Gate Bridge

A l'est, Pier 39 marque la limite entre Fisherman's Wharf et l'Embarcadero : ce môle est, après Disneyworld et Disneyland, la troisième destination touristique des Etats-Unis ! Même s'ils ne sont nombreux qu'en hiver, on vient voir les lions de mer. L'été, la plupart d'entre eux sont en Baja California : semblables à l'être humain, ils cherchent des eaux chaudes qui les incitent à se reproduire. On en voit partout le long de la côte, mais ici, ils sont à portée d'oeil et d'objectif, et leurs ébats aquatiques charment les promeneurs.

                               
Une grande attraction : les phoques de Pier 39                                                                                                       Et ils bougent

                           
Si les phoques ne suffisent pas... 

Une bonne centaine de magasins et de restaurants se sont installés sur la jetée. Depuis peu, Under Water World, un aquarium de 2400 m3 équipé de tunnels transparents où les visiteurs déambulent sous l'eau au milieu des poissons, ajoute à Pier 39 un nouveau centre d'intérêt. 

Les quais de l'Embarcadero, South of Market et South Beach étaient industriels. Jusqu'au séisme de Loma Prieta, en 1989, les deux niveaux d'une autoroute urbaine séparaient l'embarquadère de la ville. Un boulevard planté de palmiers, promenade sans pentes longue de huit kilomètres, mieux protégée du brouillard et du vent que le reste de la ville, a remplacé les docks. L'Embarcadero prolonge Fisherman's Wharf vers l'est, puis le sud, jusqu'à Pacific Bell Park, terrain de baseball des Giants depuis mars 2000.

                     
Embarcadero

De Market Street à Pacific Avenue, on est au coeur historique de la ville : quelques mètres sous terre gisent encore les coques de navires abandonnés par leurs matelots pendant la ruée vers l'or, et des bornes marquent certains points de cette Histoire enterrée ! C'est là qu'était la crique de Yerba Buena, entre Telegraph Hill et Rincon Hill. Presque dans le prolongement de Broadway, la jetée n°7, réservée aux pêcheurs et aux promeneurs, avance dans l'eau de près de 300 mètres: on y voit la ville et Bay Bridge comme depuis un bateau. A quelques centaines de mètres du quartier financier, de Chinatown et du Tenderloin, Embarcadero reste un quartier où se mêlent fortunes, races et cultures : dockers, courtiers et informaticiens s'y retrouvent, attirés par les clubs, les restaurants et les microbrasseries.


Pier 7 : on y a de belles vues sur le downtown, Telegraph Hill et Bay Bridge

Le sud de Market Street commença à changer dans les années 1970 : longtemps industriel, le quartier a conservé quelques bars et magasins où le snobisme n'est pas de mise. Dans Steuart Street, les hôtels Harbor Court et Griffon sont de la fin du XIXme et du début du XXme siècle. A l'angle de Stueart et Mission, un Barcelonnette bâtit la Maison Audiffred en 1889, dans un style où se mêlent colonial et Second Empire. 

Avant l'urbanisation rapide déclenchée par la ruée vers l'or, le littoral était très différent. La marée haute suivait de près le contour des collines; le reflux laissait à découvert jonchères et grandes plages de vase. Les rues du vieux San Francisco ne sont pas parallèles. Market Street, et celles qui se trouvent au sud, forment avec celles du nord un angle aigu : toutes sont perpendiculaires à l'ancien contour de l'anse de Yerba Buena.

Pour trouver quelques brasses de fond, les hauturiers s'ancraient à la limite de l'anse. La ruée vers l'or vida San Francisco : les marins désertaient, laissant leur navire à l'abandon. Dès l'hiver, toute prospection rendue impossible par le temps, les mineurs refluèrent et se logèrent tant bien que mal. Des bateaux furent convertis en hôtels. On construisit des môles pour les relier à la terre et, petit à petit, on combla l'espace entre les pontons. L'anse de Yerba Buena disparut. Des navires, démâtés, furent avalés par le remblai : certains furent retrouvés, presque intacts, lors de travaux de voirie au début du XXme siècle. Les décombres du tremblement de terre de 1906, jetés sur les fonds vaseux, de l'Embarcadère à la Marina, formèrent des zones planes, bâties beaucoup plus tard. 

Présents un peu partout le long du littoral, ces remblais sont de la pire nature en cas de tremblement de terre. Le terme qu'emploient les géologues est liquéfaction ! Du terrain saturé, lors de l'ébranlement, l'eau monte en surface et transforme un sol ferme en apparence en sables mouvants qui amplifient les secousses sismiques. Fisherman Wharf, Embarcadero, South of Market et South Beach sont parmi les quartiers les plus dangereux en cas de séisme et, si l'on n'est pas certain que l'hôtel bénéficie d'une construction parasismique, mieux vaudra choisir de coucher sur Telegraph Hill, Nob Hill ou Russian Hill.

Site de Ripley's Believe It or Not : http://www.ripleysf.com/ 

Site du National Maritime Museum : http://www.nps.gov/safr/